Éco-anxiété : quand avoir conscience du monde devient épuisant
Il suffit parfois d’ouvrir son téléphone.
Une canicule.
Des incendies.
Une sécheresse.
Une espèce qui disparaît.
Des images d’inondations à l’autre bout du monde.
Puis on repose le téléphone.
Et il faut reprendre sa journée.
Répondre à un mail.
Préparer le dîner.
Aller chercher les enfants.
Prévoir les vacances.
C’est peut-être là que l’éco-anxiété devient particulièrement déroutante.
Comment continuer à vivre normalement lorsque quelque chose en nous sait que tout ne l’est pas ?

L’éco-anxiété n’est pas simplement « avoir peur pour la planète »
Le terme désigne une inquiétude liée aux bouleversements environnementaux et à leurs conséquences présentes ou futures.
Mais derrière cette définition se cachent des expériences très différentes.
Chez certaines personnes, ce sera une inquiétude diffuse.
Chez d’autres, des pensées qui reviennent sans cesse, un sentiment d’impuissance, de la colère, de la tristesse ou une difficulté à se projeter dans l’avenir.
Et parfois, une culpabilité beaucoup plus quotidienne :
Prendre l’avion.
Acheter quelque chose de neuf.
Utiliser sa voiture.
Manger certains aliments.
Avoir des enfants.
Comme si chaque décision individuelle devait désormais répondre d’un problème qui, lui, est collectif.
Quand l’impuissance devient plus difficile à supporter que la peur
C’est probablement l’une des particularités de l’éco-anxiété.
Nous pouvons agir.
Mais nous ne pouvons pas agir à la hauteur du problème.
Trier ses déchets, consommer différemment, réduire certains déplacements ou s'engager peut redonner une forme de cohérence.
Mais aucune action individuelle ne permet de contrôler l’évolution du climat.
Cette disproportion peut créer une tension psychique particulière :
« Je sais. Je voudrais agir. J’agis parfois. Mais je sais aussi que cela ne dépend pas uniquement de moi. »
L’être humain supporte difficilement de percevoir une menace sans pouvoir agir directement dessus.
Alors le cerveau cherche une sortie.
Parfois dans l’action.
Parfois dans l’évitement.
Et parfois dans l’angoisse.
Être informé… jusqu’à quel point ?
Il existe également un paradoxe contemporain.
Pour comprendre le monde, il faut s’informer.
Mais lorsqu’on est déjà inquiet, chaque nouvelle information peut devenir une confirmation supplémentaire que la situation se dégrade.
On lit un article.
Puis un autre.
On regarde une vidéo.
On consulte les températures.
On suit les incendies, les sécheresses, les projections.
L’information qui devait permettre de comprendre devient parfois une forme de surveillance permanente du danger.
Ce n’est plus seulement :
« Que se passe-t-il ? »
Mais :
« Est-ce que cela empire encore ? »
Et lorsque cette vigilance devient quotidienne, le système nerveux peut avoir de plus en plus de mal à retrouver du repos.
Il n’y a pas que de l’anxiété dans l’éco-anxiété
Le mot lui-même peut être trompeur.
Car certaines personnes ressentent surtout de la peur.
D’autres de la colère.
D’autres encore éprouvent une profonde tristesse devant la transformation ou la disparition d'écosystèmes, de paysages ou d'espèces auxquels elles sont attachées.
On parle notamment de solastalgie pour décrire la détresse liée à la transformation négative d'un environnement auquel on appartient.
Il peut aussi y avoir de la culpabilité.
De l’injustice.
Un sentiment de trahison vis-à-vis des générations précédentes.
Ou, à l’inverse, une inquiétude immense pour celles qui viendront après.
L’éco-anxiété est donc moins une émotion unique qu’un enchevêtrement d’émotions face à un monde dont on perçoit la fragilité.
Et puis il y a cette question : « À quoi bon ? »
C’est probablement là que le sujet devient profondément psychologique.
Lorsque l’avenir paraît incertain, notre capacité à nous projeter peut elle aussi être touchée.
Pourquoi acheter une maison ?
Pourquoi faire un enfant ?
Pourquoi construire une carrière sur trente ans ?
Pourquoi prévoir quelque chose si l’on ne sait pas à quoi ressemblera le monde ?
Ces interrogations ne signifient pas nécessairement que la personne ne veut plus vivre ou construire.
Elles montrent parfois simplement que l’avenir a cessé d’être un décor neutre.
Il est devenu une source de questionnement.
Et lorsque cette incertitude occupe trop de place, elle peut progressivement réduire l'espace disponible pour le présent.
Agir peut aider. Mais agir tout le temps peut aussi épuiser
L’engagement écologique peut être extrêmement protecteur.
Il permet de transformer une partie de l’impuissance en action, de retrouver du collectif et de mettre ses comportements en accord avec ses valeurs.
Mais il existe un piège.
Celui de croire qu’il faudrait ne jamais en faire assez.
Chaque geste pourrait être amélioré.
Chaque achat évité.
Chaque déplacement optimisé.
Chaque incohérence corrigée.
La conscience écologique peut alors glisser vers une exigence de pureté impossible à atteindre.
Et la personne ne se demande plus :
« Qu’est-ce que je peux raisonnablement faire ? »
mais :
« Qu’est-ce que je fais encore de mal ? »
À ce moment-là, l’engagement ne nourrit plus seulement le sentiment d’agir. Il peut aussi nourrir l’épuisement.
Se protéger ne signifie pas devenir indifférent
Certaines personnes culpabilisent lorsqu’elles arrêtent de lire les nouvelles pendant quelques jours.
Comme si détourner momentanément son attention signifiait abandonner la cause.
Pourtant, mettre une limite à l’exposition aux informations n’efface pas la réalité.
Cela permet parfois simplement de retrouver suffisamment d’espace psychique pour continuer à vivre avec elle.
On peut être concerné sans être connecté à la catastrophe vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
On peut agir sans porter seul la responsabilité du monde.
On peut aimer profondément la nature sans vivre continuellement dans la peur de sa disparition.
Prendre soin de sa santé psychique n’est pas renoncer à ses convictions.
Quand l’éco-anxiété devient envahissante
L’éco-anxiété n’est pas en elle-même une maladie.
Une certaine inquiétude face aux changements environnementaux peut être compréhensible et cohérente avec la réalité.
La question devient différente lorsque cette inquiétude commence à envahir la vie quotidienne.
Lorsque dormir devient difficile.
Lorsque les pensées tournent en boucle.
Lorsque la culpabilité accompagne presque chaque décision.
Lorsque l’avenir devient impossible à imaginer autrement que sous la forme d'une catastrophe.
Ou lorsque l’on renonce à des projets importants uniquement sous l’effet de la peur.
À ce moment-là, il peut être utile de ne plus seulement parler du climat. Mais de parler de ce que cette inquiétude produit en soi.
Le décryptage de Sandrine Declerck, thérapeute à Paris
Et si l’éco-anxiété venait aussi toucher notre rapport au contrôle ?

L’éco-anxiété pose une question vertigineuse : comment vivre avec quelque chose que l’on ne peut ni ignorer, ni maîtriser complètement ?
Certaines personnes vont chercher à agir davantage.
D’autres vont éviter le sujet.
D’autres encore vont essayer de contrôler chaque détail de leur quotidien.
Ces réactions peuvent aussi rencontrer une histoire personnelle : notre rapport à l’incertitude, au danger, à la culpabilité, à la responsabilité ou à la perte.
Le travail thérapeutique ne consiste donc pas à convaincre quelqu’un que « tout ira bien ».
Ce serait nier une inquiétude qui possède des raisons d’exister.
Il consiste plutôt à retrouver une distinction essentielle :
ce qui dépend de moi, ce qui appartient au collectif… et ce que je ne peux pas contrôler.
Car accepter de ne pas porter le monde entier sur ses épaules ne signifie pas cesser de s’en soucier.
Cela permet parfois, au contraire, de continuer à en prendre soin sans s’épuiser à vouloir le sauver seul.




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